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Boris Godounov, Olivier Py, Théâtre des Champ Elysées

« Le jeune héritier Fiodor est campé par Victoire Bunel dont nous ne tarirons pas assez d’éloges sur l’agilité et le phrasé ainsi que sur la belle couleur de son timbre. »

Crédit : Mirco Magliocca

Boris Godounov, Olivier Py, Théâtre des Champ Elysées

03/03/2024 - Classique News, Pedro Octavio Diaz

Il y a un peu plus de deux ans l’Europe vivait encore dans une paix relative, malgré des vents funestes qui s’élevaient à l’Est. Désormais les hivers, les printemps et les étés se sont succédé avec leur vagues de vie, alors que sur les plaines fertiles d’Ukraine, la mitraille gronde et le fusil remplace le doux chant des dumkas. D’aucuns font croire que la Russie est un pays barbare depuis des siècles. L’affirmation est galvaudée parce qu’un aussi vaste territoire a su s’imposer par le feu et le sang mais aussi par le génie brillant de ses expressions artistiques aussi étincelant que la première neige d’hiver. L’histoire russe est traversée de périodes de grande confusion, peut-être que la flamme fataliste chère à ses romanciers s’est nourrie de la nature complexe de la construction de son état. A la suite du plus long règne de l’histoire de la Russie, celui du terrible Ivan IV (1533-1584), la très jeune nation s’est embourbée dans près d’un siècle chaotique de divisions et guerres intestines. C’est finalement en 1689 que Pierre Ier, dit le Grand, va stabiliser la situation institutionnelle définitivement à la suite des réformes de son père Alexis Ier dit le « Très paisible ».

Curieuse situation que cette période appelée le « Temps de troubles » où est puisée la paille qui sert à fourrer l’épouvantail des régimes extrêmes. Ni révolution, ni guerre civile, cette période est surtout traumatisante pour la Russie comme une époque où la nation et la culture russe ont failli disparaître sous la tutelle des puissances de la région, la Suède et surtout la Pologne qui a mis le pays sous sa tutelle. Voilà l’origine du sentiment paranoïaque contre l’occident qui « justifie » tous les excès. 
 
C’est en 1598 que le boyard Boris Godounov est couronné tsar, sous le nom de Boris Ier. Il règnera jusqu’en 1605, chassé par les polonais et le peuple exaspéré. Il ne laisse comme souvenir que celui d’un être fruste qui a surtout veillé à ses intérêts et ceux de sa caste. Et ce Boris Ier a eu une carrière dont rêveraient des jeunes politiques qui font la une des magazines français, avant de devenir tsar il a été « premier ministre » d’Ivan IV. Même dans des temps de crises, les ambitieux à la petite semaine arrivent à leur fins, mais pas pour longtemps. La vraie nature des cuistres apparaît quand ils atteignent les plus hautes responsabilités. Dans la solitude du sommet, le vent souffle fort et emporte même les mauvaises herbes durement enracinées. 
 
La vie, souvent exagérée, du tsar Boris a eu moult adaptation dont la plus connue est celle du grand Pouchkine. Habitué à gloser et déformer par souci poétique toutes les figures historiques de ses écrits, le poète a dépeint un Boris Godounov en proie à ses tourments et le condamne pour l’assassinat du jeune Tsarevitch Dimitri qu’il n’aurait même pas commandité dans la réalité historique. Modest Moussorgsky s’est emparé de cette fable historique pour en faire un monumental opéra en 1869 – remanié et augmenté en 1872. Ce compositeur n’est pas le seul musicien a avoir adapté l’histoire de Boris Ier à l’opéra, dès 1710, Johann Mattheson en fera un très bel opéra qui restera enseveli dans des archives allemandes confisquées en 1945 jusqu’en 2005. Le Boris Godounov de Mattheson verra le jour à Kiev, et finalement aura son heure de gloire en 2021 à Innsbruck. 
 
Le Théâtre des Champs-Elysées, accueille la production somptueuse du Théâtre du Capitole de Toulouse, créée en novembre 2023. Pour l’occasion l’intrigue de la version de 1869 a été choisie avec son côté plus concis. La mise en scène est du grand Olivier Py. Subtilement il fait des références à l’actualité coercitive et nostalgique de la Russie actuelle en montrant l’indéniable rapport entre l’empire déclinant de 1605 et notre époque. Chaque tableau est brossé avec un souci du mouvement, des couleurs qui vont du doré des icônes au cramoisi des braises de la révolte. Les structures qui composent le décor suivent la trame narrative avec un luxe d’ambiances qui laissent pantois. Les chanteurs ont un sens des répliques, le geste est souple et l’on saisit aisément le drame du tsar Boris. 
 
Hélas, la direction d’Andris Poga n’a pas su éveiller la moindre nuance et c’est une belle déception, surtout dans le cas de la partition aux mille couleurs de Moussorgsky. L’on regrettera que l’ennui a semblé se figer dans un choix detempi trop monotones, on se noie dans les grandes pages de chaque tableau comme dans un océan de tourbe. L’Orchestre National de France manque d’enthousiasme ce qui finalement n’est pas étonnant d’une institution fatiguée, aux réflexes maladroits et nonchalants. En revanche le Choeur de l’Opéra national du Capitole sont remarquables, vifs, intelligibles et d’une grande cohésion. Les pages chorales sont un grand moment de musique et l’on retrouve avec plaisir la plume grandiose du compositeur. 
 
Andris Roslavets remplace Matthias Goerne et s’avère un Boris correct quoiqu’un peu scolaire par moments. Face à lui le « faux Dimitri » Grichka d’Airam Hernandez a une très belle voix de ténor mais aussi reste un peu en retrait alors que son rôle veule aurait pu le pousser un peu plus dans l’agilité. De toute la distribution, deux rôles ont vraiment brillé. La divine Xenia de Lila Dufy, que nous avions déjà remarqué lors du concours Voix Nouvelles 2024. Avec un timbre riche et brillant elle a rendu justice à ce rôle trop court mais magnifique. Le jeune héritier Fiodor est campé par Victoire Bunel dont nous ne tarirons pas assez d’éloges sur l’agilité et le phrasé ainsi que sur la belle couleur de son timbre. 
 
Soirée en demi-teinte pour une histoire à la couleur du nadir, aussi sombre que le passé où elle se tapit. Et pourtant, Boris Ier est le antihéros parfait, l’ambitieux puni par ses propres démons. C’est un sage avertissement aux futurs apprentis politiques qui ne font que grimper sans voir que le précipice est toujours plus proche du sommet que de la base.