© Jean-Louis Fernandez
Accabadora, ou l’âme de la Sardaigne au Festival d’Aix en Provence
José Pons - Olyrix 06/07/2026
Présenté en création mondiale au Théâtre du Jeu de Paume d’Aix-en-Provence, Accabadora, opéra de chambre en un acte composé par Francesco Filidei entraîne le spectateur dans un village sarde encore pétri, dans les années 1950, de vives et puissantes traditions ancestrales.
La coutume veut alors que l’éducation d’une jeune fille d’une famille pauvre et nombreuse soit confiée à une femme âgée du village, mystérieusement respectée de tous. Ici, Maria « l’enfant de l’âme » est élevée avec tendresse certes mais aussi rigueur par Tzia Bonaria Urrai, une veuve sans enfant, couturière de son état.
Cette dernière exerce en outre une fonction redoutée, celle d’Accabadora, la dernière mère, celle qui donne la mort aux agonisants pour abréger leurs souffrances. Maria découvre peu à peu cet aspect du comportement particulier de sa mère adoptive, qui est régulièrement appelée la nuit par les paysans pour vaquer à cet office terrible.
Nicola, qui avec son jeune frère Andria et Maria, s’occupe des vendanges, gravement blessé à la jambe est amputé. Désespéré, il supplie Bonaria de mettre fin à ses jours. Dans un premier temps, elle refuse avec véhémence avant d’y consentir la nuit de Toussaint : elle l’étouffe alors avec un oreiller, ce sous les yeux d’Andria épouvanté. Maria devenue jeune femme fuit sa mère, qui lui a tout avoué dans l’intervalle, et sa bien-aimée Sardaigne, pour se réfugier à Turin. Un échange épistolaire avec une amie du village lui permet d’obtenir des nouvelles régulières. Apprenant que Bonaria se meurt, elle regagne son village de Sardaigne. Mais l’agonie de Bonaria, qui refuse de partir, dure de façon insensée dans le temps. Maria se souvient alors des paroles de Bonaria : « Ne dis jamais que tu ne boiras pas de cette eau ». Elle comprend enfin le sens profond du rôle d’Accabadora et semble accepter le fatal héritage. Dans un geste suspendu entre amour et fatalité, elle étouffe à son tour sa mère. Maria se retrouve femme désormais et prend la place de couturière qu’occupait Bonaria.
Inspiré de l’envoûtant roman de l’autrice sarde Michela Murgia, disparue en 2023 à l’âge de 51 ans, Accabadora pose avec acuité une problématique centrale qui ne cesse d’être débattue au sein des sociétés modernes, celle de la fin de vie assistée ou non. Francesco Filidei a rédigé lui-même le livret en étroite collaboration avec Manuelle Mureddu, une spécialiste de la langue sarde ou plutôt des langues sardes. Ainsi, l’ouvrage est chanté en italien et en sarde notamment au niveau des chœurs, avec bien entendu un surtitrage français/anglais.
L’auditeur s’avère troublé par la proposition et la singularité même du sujet certes. Il se trouve ainsi placé au centre d’une interrogation permanente et combien intime. D’autant que, loin du déploiement orchestral de son précédent ouvrage lyrique Le Nom de la Rose créé l’an dernier à La Scala de Milan (notre compte-rendu) et que l’Opéra National de Paris devrait accueillir en français lors d’une saison prochaine, l’effectif instrumental apparaît réduit (les musiciens appartiennent tous à l’Orchestre de l’Opéra de Lyon) mais d’une confondante précision. Francesco Filidei à composé une partition à la fois brillante, hautement raffinée, mais aussi troublante par ses sonorités issues presque de l’au-delà, mettant en avant toute une humanité de petites gens, profondément attachante. Le chant en propre pour ce compositeur aimant l’opéra notamment italien se trouve éminemment présent et peut être restitué dans toutes ses composantes.
Lucie Leguay en restitue dans sa direction musicale tout le trouble et la magie. La contralto israélienne Noa Frenkel, qui se produit régulièrement dans le répertoire contemporain, incarne Tzia Bonaria Urrai de toute son imposante présence scénique, figure inexorable du destin mais aussi mère aimante et attentive. Sa voix dispose de graves profonds et se pare d’une couleur particulièrement sombre, accentuée, qui convient à la perfection pour ce rôle central.
À ses côtés, la jeune soprano française Rachel Masclet s’identifie avec une complète adéquation au rôle de Maria, d’une voix rayonnante et libre de toute entrave.
Le baryton italien Lodovico Filippo Ravizza impulse une présence énergique mais aussi proche du désespoir au rôle de Nicola. La voix s’avère large et puissante, fin prête pour les grands rôles du répertoire qu’il aborde depuis encore peu d’années. Merveilleuse et lumineuse voix de ténor plus que léger –il incarnait un troublant novice dans The Story of Billy Budd, Sailor lors du Festival de l’an dernier–, Hugo Brady de sa haute et juvénile silhouette pourrait être le futur amoureux de Maria si le destin s’en mêle. Superbe aussi Victoire Bunel dans plusieurs rôles successifs –Maestra Luciana, Giannina Bastiu, Una voce–, artiste sensible aux moyens vocaux épanouis. Forte efficace basse de caractère, Francesco Leone est lui aussi chargé de plusieurs rôles.
Ces quatre derniers artistes appuyés par la soprano polonaise Olga Siemieńczuk, la mezzo-soprano américaine Camille Primeau, le baryton slovène Lovro Korošec et la basse française Constantin Goubet forment le chœur qui s’exprime donc en sarde.
Valentina Carrasco, en collaboration avec Mariangela Mazzeo pour la scénographie, Mauro Tinti pour les costumes et Antonio Castro pour les lumières, s’est emparée de l’ouvrage avec un enthousiasme perceptible tout au long de la représentation. C’est la vie même de ce village qu’elle reproduit devant nos yeux, avec ces vieilles femmes toutes vêtues de noir qui fabriquent le pain quotidien ou les pâtes de base, affairées à fouler le raisin ou à guetter tous les ragots colportés au milieu de ces symboles chrétiens qui étouffent l’espace et brident l’avenir.
Nette et d’une précision millimétrée, la mise en scène, où le tissage occupe d’ailleurs une place prépondérante au sein des activités quotidiennes, et l’approche de Valentina Carrasco évitent par ailleurs tout folklorisme superflu ou incertain, pour mettre l’humain à la première place. Co-produit par plusieurs théâtres français et étrangers (Luxembourg, Erl, Lyon, Dijon et Bologne), Accabadora montre une nouvelle facette fascinante du compositeur Francesco Filidei. Sa réalisation est accueillie avec enthousiasme par le public du Festival d’Aix et ne pourra qu’imposer l’ouvrage sur du long terme.